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ثقافة Bled El Abar: Une exposition qui tresse les liens entre puits, architecture, nomadisme et enjeux climatiques

نشر في  15 ماي 2025  (16:03)

L'exposition « Bled El Abar »: Du 18 avril au 28 juin 2025 à la galerie « 32, Bis » à Tunis

À travers l’exposition « Bled El Abar » (Le pays des puits), le collectif d’architectes formé par Vanessa Lacaille, Mounir Ayoub et Hamed Kriouane propose une réflexion inédite autour des liens profonds entre ressources en eau, architecture vernaculaire, nomadisme, et transition climatique. L’exposition convie à une exploration du désert de Nefzaoua grâce à une diversité de médiums : photographies, cartographies, vidéos, et même un livre-journal de chantier.

À travers ces supports, le public est invité à découvrir les récits d’un territoire façonné tantôt par l’eau, tantôt par son absence. Visible à la galerie « 32, Bis », située rue Ali Ben Ghdhehem à Tunis, du 18 avril au 28 juin 2028, cette exposition, soutenue par la Coopération suisse en Tunisie, est bien plus qu’un projet artistique : c’est une action engagée pour redonner la vie, calmer les soifs, inviter la verdure à s’installer et offrir un moment de répit aux passants quand le désert et ses sables s’étendent à l’infini… Profitant d’une visite guidée de l’exposition, nous avons pu revenir sur la genèse du projet, sur ses enjeux ainsi que sur la beauté des paysages désertiques (les photos sont l’œuvre du photographe marocain M'hammed Kilito).

Une immersion dans le désert de Nefzaoua

Durant deux ans et demi, le collectif des trois architectes visite le désert de Nefzaoua qui s’étend entre les frontières algérienne et libyenne au sud du Chott El Jerid. Ils prennent des relevés, documentent et tentent de transposer le faciès d’un territoire parsemé de puits, vestiges d’un passé nomade et miroir de l’ingéniosité humaine.

Face à la complexité du territoire, Vanessa Lacaille dit qu’ils ont choisi de « l’aborder à travers plusieurs médiums : la photographie, le dessin, la cartographie, deux vidéos, l’une réalisée par le photographe Yann Gross, qui s’intéresse aux enjeux environnementaux, sociaux, écologiques et économiques  et un triptyque vidéo qui documente le chantier de réparation du puits de Bir Ettin, ainsi qu’un livre, à la fois journal de chantier et récit du projet ».

De son côté, Mounir Ayoub revient sur les questions de départ qui ont nourri leur démarche : « Que peut-on vraiment faire aujourd’hui ? Quel patrimoine peut-on encore préserver ? Comment agir concrètement dans le réel du monde contemporain ? Plus pragmatique, Hamed Kriouane explique: “Nous voulions concrétiser une action sur le terrain, c’est notre manière de montrer qu’il est possible de maintenir une vie dans le désert. Nous avons donc mis en place un protocole pour garantir l’accès à une eau potable avec un certain degré de salinité, mais facile à entretenir.”

L’architecture nomade : éphémère et millénaire à la fois

Bien que désertique, le territoire de Nefzaoua développe sa propre architecture, les bit echaar (tentes traditionnelles), les zribas (enclos), les feskias (systèmes de récupération des eaux de surface), les ksars, les mejels, etc. Cette architecture, bien qu’éphémère et mobile, n’en est pas moins sophistiquée. Elle s’inscrit dans une tradition millénaire, comme en témoignent certaines constructions comme le puits romain qui se trouve près de Oued Hallouf, « une merveille patrimoniale » dit Mounir Ayoub qui rappelle d’ailleurs que l’architecture nomade figure dans des textes très anciens témoins de son importance historique et de sa profonde inscription dans les modes de vie et les savoir-faire du désert.

-Mounir Ayoub et Vanessa Lacaille

Pour Vanessa Lacaille, se pencher sur cette architecture est fondamental : «Étudier l’architecture nomade est essentiel pour nous, car ces femmes et ces hommes, au quotidien, font de l’architecture : ils construisent, démontent, transportent. Leur rapport à l’environnement est empreint de beauté. À travers leurs gestes, ils cultivent une mémoire du désert profondément contemporaine". 

L'eau: une ressource fragilisée, une urgence vitale

A l’image du territoire parsemé, l’eau constitue une ressource rare et fragilisée. Hamed Kriouane souligne cette réalité préoccupante : la rareté croissante de l’eau potable. « À proximité du puits de Bir Soltane, les forages clandestins se multiplient, les habitants recourant à des pompes diesel pour transporter l’eau sur des dizaines de kilomètres jusqu’à la ville de Douz. On n’est pas là pour juger, mais pour observer et comprendre comment l’eau circule aujourd’hui, parfois dans des bidons en plastique, faute de mieux », précise-t-il.

Sur la centaine de puits recensés, seule une vingtaine de puits de l’État restent fonctionnels, incapables de couvrir les besoins de la population locale. Ce constat alarme le collectif, qui voit dans la réhabilitation des puits traditionnels une alternative durable et accessible, à condition de pouvoir les entretenir bien entendu.

Faisant le lien entre l’eau et l’humain, Vanessa Lacaille précise qu'il « existe des puits qui se réactivent dès que l’eau se manifeste. On pourrait croire qu’un puits est une infrastructure pérenne, mais ce n’est pas le cas : certains dispositifs sont simples à remettre en fonction. Mais la disparition la plus dramatique est celle des nomades — car ce sont eux qui, par leur usage quotidien, en assuraient l’entretien. Aujourd’hui, les quelques Rbeyaa encore présents n’ont pas la capacité d’entretenir des milliers de puits dispersés dans le désert. »

De son côté, Mounir Ayoub voit en l’eau une source de biodiversité, il considère que « dès qu’on ramène l’eau, c’est le vivant qui débarque. Si dans ce puits, il y a de l’eau, il y aurait des oiseaux et des papillons, mais pour qu’il y ait de l’eau, il faut qu’il y ait un puits qui tient l’eau. Pour nous, un puits c’est une machine de création de biodiversité ».

Restaurer un puits pour faire revenir la vie

L’exploration du territoire de Nafzaoua croisée au problème de la rareté de l’eau a poussé le collectif d’architectes à décider de mettre en place une opération de restauration d’un puits, celui de Bir Ettin, opération menée en 2025. Pour Mounir Ayoub, « restaurer un puits peut sembler modeste, mais c’est un geste qui peut aider les communautés nomades qui existent encore (les pastoraux : Sabria et Mrazig à titre d’exemple). Même s’ils ne sont plus nomades au sens strict, ils fréquentent encore le désert et utilisent ces puits, tout comme les dromadaires qui y circulent librement ».

La restauration, qui a été filmée et présentée sous la forme d’un triptyque-vidéo, au sein de l’exposition, illustre la manière dont un geste architectural peut transformer un lieu et soutenir les pratiques sociales des communautés pastorales et autres usagers du désert.

Un projet artistique aux dimensions sociales et écologiques

« Bled El Abar » n’est pas une exposition contemplative uniquement. C’est un acte de terrain, une démarche engagée qui interroge notre rapport au territoire, à la mémoire et à l’environnement. En redonnant vie à un puits, les architectes réactivent un réseau de pratiques sociales, un mode de vie et un écosystème. A travers un acte qui tresse les fils entre passé et présent, entre architecture et climat, cette exposition offre une réflexion salutaire sur les problèmes de la rareté de l’eau, sur la bonne gouvernance des ressources hydrauliques, et redonne, surtout, du sens aux petits gestes, proches de l’humain, de l’animal et de leur environnement, gestes qui ont le mérite de nous rappeler des choses simples et essentielles comme « que faire pour recréer la vie ? »

Chiraz Ben M’rad